Auteur :
Mladen Petkov
Actualité
Histoire d’un partenariat culturel qui a traversé les crises
Trésors des publications bulgares à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis
lundi 22 juin 2026 13:10
lundi, 22 juin 2026, 13:10
Publications bulgares à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis
PHOTO : Mladen Petkov
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À Washington, la Bibliothèque du Congrès abrite l’une des plus importantes collections bulgares conservées en dehors de son territoire. Constituée au fil des échanges, des dons, des acquisitions et d’une coopération institutionnelle exceptionnelle, elle témoigne d’un dialogue culturel qui n’a jamais cessé, même au plus fort des tensions politiques du XXe siècle.
Les premiers ouvrages bulgares recensés dans les collections américaines sont le Psautier et une édition de la Genèse publiés en 1857, ainsi qu’un Nouveau Testament datant de 1850. Ils figurent déjà dans le catalogue de 1861, sans que l’on sache précisément comment ils sont arrivés jusqu’à Washington. Les échanges organisés ne commencent véritablement qu’à la fin du XIXe siècle.
"Le véritable point de départ remonte aux années 1890", explique à la RNB la bibliothécaire Angela Cannon.
Elle cite notamment l’un des premiers documents conservés dans les collections américaines : un exemplaire du Recueil des œuvres populaires, de sciences et de littérature, publié en 1897 et offert à la Smithsonian Institution par Paul Leverkühn, secrétaire particulier du tsar Ferdinand Ier. L’ouvrage porte encore l’ex-libris du souverain bulgare.
Recueil des œuvres populaires, de sciences et de littérature (1897). Exemplaire portant l’ex-libris du tsar Ferdinand Ier
PHOTO : Mladen Petkov
Longtemps intégrée au département des langues slaves, où l’attention se concentrait principalement sur la Russie, la Bulgarie occupe initialement une place marginale dans les collections. La Seconde Guerre mondiale marque toutefois un tournant dans la manière dont la Bibliothèque du Congrès envisage sa mission. S’impose alors l’idée qu’une méconnaissance de certaines régions du monde peut avoir des conséquences bien au-delà de leurs frontières. "Après deux guerres européennes, la Bibliothèque a pris conscience de la nécessité de recueillir systématiquement des informations sur l’ensemble de ces pays", souligne Angela Cannon.
En 1946, à la veille de la guerre froide, Sofia et Washington concluent un accord d’échange de documents officiels, de livres et de périodiques. Chacun des deux pays s’engage alors à enrichir les collections de l’autre par l’envoi régulier de publications nationales, des documents gouvernementaux aux ouvrages recensés dans les bibliographies officielles. Un climat de coopération professionnelle s’installe alors entre les deux institutions et perdure même après la rupture des relations diplomatiques entre Sofia et Washington dans les années 1950, à la suite du procès politique intenté contre Traytcho Kostov.
Cette histoire est retracée en détail dans un article scientifique publié par Angela Cannon en 2010, intitulé L’évolution historique de la collection bulgare à la Bibliothèque du Congrès, de 1894 à nos jours. Il convient de souligner la correspondance entre James Bennett Childs et Todor Borov, directeur de l’Institut bibliographique bulgare. En pleine guerre froide, leur correspondance témoigne d’une relation de confiance presque amicale. Les deux hommes échangent librement sur des sujets aussi concrets que les salaires dans les bibliothèques. Childs évoque également, sans détour, la domination persistante de la Russie au sein de la division slave, qu’il considère comme un problème persistant.
Angela Cannon et Mladen Petkov
PHOTO : Mladen Petkov
L’un des fonds les plus précieux conservés à Washington est la collection privée de l’imprimeur Todor Plotchev.
"Sa passion était la quête de livres rares", souligne Angela Cannon.
"Il sillonnait la Bulgarie à la recherche d’ouvrages anciens conservés par des particuliers, qu’il pouvait acquérir ou échanger."
On ignore encore comment cette collection a quitté la Bulgarie. Acquise en 1949 auprès de son fils pour 3 000 dollars, la collection rassemble près de 700 titres. On y trouve notamment le Kyriakodromion de Sophrone de Vratsa (1806), le célèbre Abécédaire au poisson de Petar Beron (1824), la Grammaire bulgare de Néophyte de Rila (1835) ou encore plusieurs œuvres de Guéorgui Rakovski.
"Je pense que cette collection est d’une importance exceptionnelle pour votre culture et votre histoire. Chaque fois que nous montrons ces ouvrages à des visiteurs bulgares, ils sont profondément impressionnés et ravis de les découvrir", confie la bibliothécaire.
Todor Plotchev dirigeait à Sofia les éditions Pravo, où travaillait également son épouse Vera Plocheva, médecin et militante du mouvement pour les droits des femmes en Bulgarie. Fondée vers 1918, la maison d’édition est nationalisée en 1948.
Publications bulgares à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis
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Autre volet important de la collection : les publications de l’émigration bulgare aux États-Unis. Dès le début du XXe siècle, les immigrés bulgares commencent à publier leurs propres journaux et ouvrages. Le premier titre d’importance est Naroden Glas ("La Voix du peuple"), publié en 1907 à Granite City, dans l’Illinois, alors principal centre de la première émigration bulgare aux États-Unis.Parmi les curiosités conservées à Washington figure également une traduction de Léon Trotski publiée en 1918. L’ouvrage est entré dans les collections par l’intermédiaire des services de renseignement américains, qui surveillaient alors les milieux acquis aux idées radicales de gauche.
"Beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est partageaient ces convictions, y compris parmi les ouvriers de Granite City", explique Angela Cannon. "Cet exemplaire est dans un état si remarquable que je doute qu’il ait jamais été lu." La presse de l’émigration bulgare ne se limitait toutefois pas aux courants de gauche. À New York paraissait également le journal anticommuniste Bulgarie libre et indépendante.
Aujourd’hui encore, la Bibliothèque du Congrès s’attache à refléter la diversité des communautés bulgares. Lors d’un séjour en Bulgarie, Angela Cannon a tenté d’entrer en contact avec le Grand Muftiat afin de documenter les publications de la minorité musulmane, sans succès dans un premier temps, avant de s’appuyer sur la coopération avec la Bibliothèque nationale bulgare pour obtenir la revue Musulmani ("Musulmans").
Publications bulgares à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis
PHOTO : Mladen Petkov
Ce partenariat ancien agit comme un véritable pont culturel entre les deux pays.
Chaque année, environ 3 000 documents en provenance de Bulgarie viennent enrichir les collections de la Bibliothèque du Congrès, contribuant à une meilleure connaissance de l’histoire, de la culture et de la société bulgares.
La collection bulgare est consultable dans la salle de lecture européenne de la Bibliothèque du Congrès. Une partie importante des documents numérisés est également accessible gratuitement sur le site de l’institution.
Version française : Svjetlana Satric
Chargé de publication : Svjetlana Satric